Portrait de jeune violoniste
Portrait de jeune violoniste
ElleII2
ElleII2

Catherine LUSURIER

Portrait de jeune violoniste

Huile sur toile
Signé et daté en bas à gauche « C.ne Lusurier 1778 »
72 × 58 cm

Provenance :

Mâcon, Collection de Monsieur Pierre Rouge, antiquaire

Vente anonyme, Olivet, Philocale SVV, 22 avril 2017, sous le n° 88

Acquis auprès de celle-ci par l’actuel propriétaire

Bibliographie :

M.-E. Sainte-Beuve, « Une portraitiste du XVIIIe siècle. Catherine Lusurier », Gazette des Beaux-Arts, 1927, p. 80-86

Helen Ashmore, « Catherine Lusurier (1752-81) : A woman painter in eighteenth-century Paris », Apollo, mai 2001, p. 34-40

Expositions :

Paris, Grand Palais, XIe Biennale Internationale des antiquaires, 1982

Artiste active dans la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle, Catherine Lusurier figure aujourd’hui parmi les peintres françaises dont l’œuvre fait l’objet d’une redécouverte progressive. Longtemps éclipsée par son entourage masculin, son œuvre, interrompue par une disparition prématurée à l’âge de vingt-huit ans, demeure relativement restreinte. Notre portrait, signé et daté, vient enrichir de manière significative le corpus actuellement identifié de l’artiste.

Le mariage de sa tante, Marie-Marguerite Lusurier, issue d’une famille de marchands bonnetiers parisiens, avec Hubert Drouais, permit à Catherine Lusurier de grandir au sein de l’un des ateliers de portrait les plus réputés de son temps. Formée par son oncle Hubert, puis par son cousin François-Hubert Drouais, elle révéla très tôt son talent artistique. Un autoportrait présumé de l’artiste figure une très jeune peintre, dont l’attitude réservée traduit une certaine retenue ; le regard ferme, l’assurance de l’appui sur une vaste toile et la nonchalance de la main tenant le pinceau témoignent, en revanche, d’une réelle conscience de son art. Malgré une exécution encore librement esquissée, l’œuvre manifeste déjà les caractéristiques du langage de Lusurier, d’une grande immédiateté et d’une remarquable intensité expressive.

Le tableau que nous présentons s’inscrit parmi les œuvres les plus abouties de la maturité de l’artiste. Il représente un jeune musicien tenant un violon, dans une attitude droite et posée, traduisant la concentration propre à l’apprentissage de l’instrument, ici joué en pizzicato (corde pincée avec les doigts). La facture picturale restitue la douceur du visage juvénile, tandis que la délicatesse des doigts traduit l’attention portée à l’expressivité du geste. D’importantes similitudes peuvent être établies avec le Portrait de Jean-Germain Drouais conservé au Musée du Louvre. Les deux peintures présentent une composition ovale construite sur un fond neutre aux tonalités gris-vert nuancées, subtilement éclaircies vers le centre, et présentent un jeune modèle en buste, vu de trois-quarts et légèrement décentré, de manière à accorder une importance comparable à son attribut, carnet de dessin dans le cas du Louvre, violon dans notre tableau. Les deux visages présentent de fortes convergences : une carnation pâle rehaussée de touches rosées sur les pommettes, modelée par une ombre légère portée sur un côté du visage. Les nez, petits et délicatement arrondis, sont associés à un léger creux au-dessus de la lèvre supérieure. On retrouve enfin des coiffures très proches, aux boucles souples laissant partiellement apparaître l’oreille droite, rendue de manière presque analogue dans les deux œuvres. Ces correspondances, tant dans la construction que dans le rendu physiognomonique, situent notre portrait dans le même horizon stylistique et chronologique que l’œuvre du Louvre. L’inscription latine accompagnant le portrait de Jean-Germain Drouais précise en effet que le modèle était âgé de quinze ans lors de son exécution, permettant ainsi de dater l’œuvre de la même année que la nôtre, 1778. Il s’agit d’un moment de pleine maturité dans la production restreinte de Catherine Lusurier, marquant l’aboutissement de son langage pictural.

De grands collectionneurs et intellectuels ont très tôt reconnu le talent de l’artiste : Jean Le Rond d’Alembert se fit portraiturer par elle dans un tableau remarquable, passé dans la collection de Pierre Rémy, directeur de l’Académie de Saint-Luc [1]. Le baron Robert de Rothschild possédait également en 1926 un portrait de sa main [2].

La redécouverte de son œuvre demeure toutefois un phénomène relativement récent [3] . La proximité de sa production, essentiellement consacrée au portrait de femmes et d’enfants, avec celle de François-Hubert Drouais, a contribué à l’effacement de son corpus : nombre de ses peintures ont été confondues ou réattribuées à son cousin, de manière plus ou moins volontaire. Le cas du Portrait de Charlotte DeBure est particulièrement éclairant. L’œuvre, datée de 1776, portait une signature du même format que celle de notre tableau, « C.ne Lusurier », attestant l’usage de cette formule par l’artiste. Bien que signalée par Sainte-Beuve dans son article dans la Gazette en 1926, cette signature fut altérée lors de l’entrée de l’œuvre sur le marché américain, afin d’en faciliter l’acquisition par le Milwaukee Art Museum, où elle est aujourd’hui conservée accompagnée d’une inscription apocryphe « F. H. Drouais ». Si dans les années 1920, l’autorité du nom de Drouais assurait une valeur marchande supérieure, la perception s’est progressivement inversée, et l’œuvre de Catherine Lusurier retrouve aujourd’hui la place qui lui revient dans l’histoire du portrait français du XVIIIᵉ siècle.

Les différences stylistiques distinguant les deux artistes apparaissent clairement lorsqu’on compare notre portrait de jeune violoniste à une œuvre du même sujet réalisée par François-Hubert Drouais quelques années auparavant. Si les deux tableaux, de format ovale et de dimensions proches, présentent une construction similaire et une même posture du modèle, Drouais privilégie une virtuosité plus décorative, empreinte d’un goût raffiné pour les étoffes et d’un rendu de la carnation qui lui valut l’appellation d’artiste « aux visages de plâtre » [4] . Lusurier, au contraire, s’oriente vers une palette plus resserrée et une attention portée à la vérité du modèle.

La courte carrière de l’artiste nous laisse peu d’œuvres datées : la première, le Portrait d’homme du Musée Carnavalet (inv. P219) de 1770, le Portrait de Charlotte DeBure de 1776, le remarquable Portrait d’Alembert de 1777, puis celui de Jean-Germain Drouais en 1778, ainsi que le nôtre, derniers tableaux connus de son activité avant sa disparition en 1781. À travers ce Portrait de jeune violoniste, Catherine Lusurier révèle pleinement les qualités définissant son œuvre : une immédiateté expressive et une capacité à saisir l’intériorité silencieuse de ses modèles. À la croisée de la peinture officielle des Drouais et d’un naturalisme plus sensible, son art retrouve aujourd’hui une place légitime dans l’histoire du portrait français, inscrivant durablement le nom de Lusurier parmi les artistes femmes de la fin du XVIIIe siècle.

D. G.